Les Dits du Midgardr, de Manuel Essard

Il est des livres qu’on lit juste pour l’histoire et d’autres qui touchent également par le rythme des phrases, la sonorité des mots... « Les Dits du Midgardr » fait partie de la deuxième catégorie. J’ajoute avoir beaucoup apprécié la qualité des trois beaux dessins de Laurent Emonet (maitre gribouilleur et tatoueur de talent) accompagnant le texte. Je le souligne d’autant plus que les illustrations intérieures deviennent rares aujourd’hui dans les romans.

Jugez-vous-même !

Manuel Essard, l’auteur des « Dits du Midgardr », émaille son texte de nombreux termes provenant de l’ancien irlandais et par leur étrangeté ils suscitent une vive émotion poétique. On a presque envie de lire tout haut pour mieux en jouir. Le contexte permet presque toujours de les comprendre et, au fil de la lecture, on en retient le sens avec l’impression d’être en train d’apprendre, avec facilité et par immersion, une langue étrangère. Pas de notes qui alourdiraient le récit (on n’est pas dans un mémoire historique) mais un lexique à la fin, auquel le lecteur peut se référer s’il en éprouve le besoin. À ce sujet, moi qui opte la plupart du temps pour les ebooks, je conseillerais plutôt le papier pour cet ouvrage, juste pour avoir la possibilité d’aller rapidement au lexique si besoin, sans casser le rythme de la lecture.

Beaucoup de noms ou de termes employés dans les Dits m’étaient déjà familiers. Je suis en effet une lectrice assidue de la série Thorgal, œuvre de Jean Van Hamme comme scénariste et du génial Rosinski au dessin. Tous deux ont imaginé un univers où histoire, mythologie scandinave, science-fiction, fantasy et humanité se rejoignent pour notre plus grand plaisir. Cela m’a surement facilité l’accès à l’univers des « Dits du Midgardr », tout imprégné de l’Edda, une collection de poèmes qui ont permis aux historiens de connaitre les anciens mythes nordiques.

 

Manuel Essard écrit souvent ces mots avec un r à la fin – Midgard devient ainsi Midgardr sous sa plume – orthographe à laquelle je n’étais pas habituée, mais ce n’est pas du tout dérangeant, juste un peu plus exotique.

Dans la très complexe cosmologie scandinave, le Midgard (ou Midgardr, comme l’écrit Manuel Essart) est la terre des hommes, littéralement « l’Enclos du milieu », créé par Odin (Ódinn, comme l’écrit l’auteur) et limité par les cils du géant Ymir. Vous aurez reconnu la « Terre du milieu »  de J.R.R. Tolkien. Au centre de ce monde, Ásgard (ou Ásgardr) est « l’Enclos des Dieux », les Ases. Au-delà du Midgard est un grand océan, Útgard (ou Útgardr). S’y trouvent aussi le monde des géants, forces incontrôlables, éléments destructeurs, ennemis invétérés des dieux, et le Nifleim, sorte d’enfer glacé et sombre. Citons aussi les Elfes (Álfr dans les Dits), plus ou moins hostiles et les Nains (appelés Bláinn dans les Dits), qui vivent dans les profondeurs de la terre. Yggdrasill, un gigantesque frêne, constitue l’axe du monde. Ses racines s’enfoncent dans le Midgard et dans Asgard, et le serpent Nidhögg (ou Nidhoggr), caché sous Yggdrasill, en sape les racines.

Dans « La reine des Alfes noirs » Louve, la fille de Thorgal et Aaricia, explique la cosmologie scandinave à Yasmina (une princesse transformée en guenon par un magicien de Bag Dadh).

Les relations entre Ases, géants et humains donnent naissances à de multiples péripéties se terminant par le « Crépuscule des Dieux », le Ragnarök (ou Ragnarøkkr). Le loup Fenrir (ou Skoll dans les Dits) engloutit le soleil, Nidhögg empoisonne l’air et tous, dieux, géants et humains périssent avant que ne commence un nouveau cycle autour d’un couple humain ayant échappé au cataclysme final.

Manuel Essard situe « Les Dits du Midgardr » après le Ragnarøkkr, dans un lieu étrange, une portion du Midgardr arrachée par les dieux à la terre des hommes et située entre les mondes. Des hommes, des géants, des nains et des dragons à six pattes continuent à y vivre dans un perpétuel hiver, chichement éclairé par un soleil voilé (puisqu’il est dans le ventre du loup Fenrir-Skoll). Les dieux morts n’y interviennent plus. Mais ils ont laissé aux humains une partie de leurs pouvoirs : la magie (la Kunnátta), ce qui ajoute une dimension fantastique aux récits des Dits. Attention : même si les Dits s'appuient sur des connaissances historiques et mythologiques, il s'agit bien de fantasy, la kunnátta est bien présente !

« Les Dits du Midgardr volume 1» comporte trois récits, chacun relatant les aventures d’une héroïne. Elles ont pour nom Sága, Fenja et Hnoss. Si les anciennes sociétés scandinaves demeurent des sociétés patriarcales, les femmes y jouent un rôle important, surtout en Islande. Elles participent à certaines expéditions (parfois même les dirigent), elles peuvent occuper une position privilégiée dans la société, elles détiennent l’autorité à l’intérieur de leur foyer et – même si leur nombre a été limité – il y a eu des femmes-guerrières. Sága, héroïne du premier Dit, est une volva, une voyante, détentrice de la kunnátta, qui en tant que tel sait manier une épée. Fenja est une Thurse, une géante, qui résiste au froid bien mieux que les humains et ne craint ni les fantômes (les draugr) ni les nains (les Bláinn), et Hnoss est la fille d’un jarl, un noble militaire, commandant en chef de l’armée de son Freyr (seigneur) ; cette filiation lui donne la prééminence sur les filles de la seconde épouse de son père.

Si on peut avoir au départ l’impression que les Dits sont un recueil de nouvelles, on comprend vite que ces trois histoires sont en relation entre elles, ainsi qu’avec un extrait de l’Edda cité dans chacune d’elle. Ce poème évoque la source d’Urdarbrunnr (la source du destin), coulant dans l’Utgardr au pied du frêne Yggdrasill.

Je sais qu’il est un frêne

Appelé Yggdrasill...

Toujours vert il se dresse

Au-dessus de la source d’Urdarbrunnr.

À la fin de chaque Dit, l’héroïne reçoit une épée. Frigga, la défunte volva qui a tout enseigné à Sága, lui remet Vedrfolnir (« celle qui est devenue pâle sous l’effet de la tempête »), les Bláinn forgent Bolthorn (« épée de malheur ») pour la Thurse Fenja, et Hnoss reçoit l’épée Tír (« ciel lumineux ») que lui remet le draugr (fantôme) de son père. Chacune ressent désormais confiance, espoir et certitude de réussir. Et comme Frigga a annoncé à Sága un voyage avec six autres compagnes jusqu’à la source Urdarbrunnr, que cet ouvrage est le volume 1 des « Dits du Midgardr », et que la parution du volume 2 est annoncée pour bientôt, on peut supposer que la suite nous présentera quatre autres femmes et qu’elles se rendront ensemble dans l’Utgardr... 

Manuel Essard est aussi l’auteur, toujours aux éditions L’ivre-Book de :

Le Berceau-orage magnétique (pour les 10-14 ans)

Du sable, rien que du sable (une nouvelle)

Les deux Anglaises et l’incontinent

Il a également dirigé une anthologie sur l’Aéropostale coéditée par L’ivre-Book et Rivière Blanche

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