Vintage Season

« Vintage Season » est une nouvelle intemporelle. Chaque fois que je la relis, elle n’a pas pris une ride et le charme opère toujours ! Ce texte fait partie de ceux qui laissent un parfum derrière eux, qui créent un sentiment très fort, un émerveillement qui persiste longtemps après qu’on ait refermé le livre. Chaque fois qu’un évènement, une lecture, un film...   réveille en moi une émotion qui s’y apparente, j’ai envie de relire « Vintage Season ».

 

Olivier Wilson, le héros, a accepté de louer un appartement dans sa maison à trois personnes. « C’étaient des étrangers. C’est tout ce qu’il savait d’eux. Ils portaient le nom étrange de Sancisco, et leurs prénoms, griffonnés sur le bail, à grand renfort de fioritures, semblaient être Omérie, Kleph et Klia. (...) L’homme marchait en tête. Il était grand, brun, montrait dans sa tenue et sa démarche cette assurance, cette arrogance particulières dues à une totale confiance en soi. Les deux femmes, qui le suivaient, riaient. Leur voix était légère et mélodieuse, leur visage était beau, chacun à sa manière, mais l’un et l’autre exotiques. »

Tout chez ces étranges locataires respire la perfection, la séduction, la richesse et l’élégance.

Mais pourquoi sont-ils si satisfait d’habiter pour un mois cette vieille maison délabrée ? Et encore plus étrange : pourquoi un autre groupe de personnes a-t-il proposé à Olivier de lui acheter sa maison pour une somme trois fois supérieure à sa valeur ?

 

Je ne vous en dirai pas plus pour ne pas briser le charme de la découverte si vous n’avez jamais lu « Vintage Season »...

C’est intentionnellement que je présente cette nouvelle sous son titre original anglais (avec cette bizarre habitude des anglo-saxons de mettre des majuscules partout). C’est sous ce titre qu’elle a été éditée pour la première fois en 1946 dans Astounding Science-Fiction n°190, avec comme auteur Lawrence O’Donnell, pseudonyme de Catherine Lucille Moore. Elle a été saluée lors de sa parution comme un chef d’œuvre par les lecteurs américains.

Quand je l’ai découverte, c’était sous le titre « La saison des vendanges ». Elle faisait partie d’une anthologie appelée « Histoires à ne pas lire la nuit », présentée par Alfred Hitchcock, parue au Livre de poche en 1966 et rééditée en 1983, traduction Odette Ferry. Pendant des années, j’ai d’ailleurs cru que « vintage » signifiait « vendange » ! Jusqu’à ce qu’un ami californien me détrompe : « vintage », veut dire millésime, grand cru ou quelque chose d’ancien. Il faut dire à ma décharge que dans les années soixante-dix on n’employait pas encore le mot vintage à tout bout de champ.

« Saison de grand cru » est donc une traduction plus proche de « Vintage Season ». C’est sous ce titre que la nouvelle été éditée en 1961 chez Hachette dans le recueil « Déjà demain », collection « Le rayon fantastique », traduction P. J. Izabelle, puis réédité en 1972 chez Denoël dans la collection Présence du futur, puis au Livre de poche dans « La grande anthologie de la science-fiction », tome « Histoire de voyages dans le temps » de Jacques Goimard, en 1975, 1976, 1978 et 1987.

La nouvelle est parfois attribuée au couple Catherine Lucile Moore et Henry Kuttner, qui ont beaucoup écrit en collaboration. Mais assez vite Catherine Lucile Moore est donnée comme unique auteur du texte, car elle employait en général le pseudonyme de Lawrence O’Donnell dans ces cas-là. Pour Vintage Season, on ne sait pas s’il s’agit ou non d’une collaboration, mais peu importe.

À lire la nouvelle, la traduction la plus appropriée serait sans doute : « Une saison millésimée ». Pourtant mon titre préféré reste « La saison des vendanges », car je le trouve plus évocateur. Les Italiens ont d’ailleurs eux aussi traduit « Vintage Season » par : « La stagione della vendemmia ». La saison des vendanges évoque pour moi l’automne, les jours qui raccourcissent, les feuilles qui rougissent, les raisins trop mûrs dont les grains tombent à terre, une certaine mélancolie, des instants parfaits qui ne dureront pas, une douce nostalgie. Cela correspond parfaitement à l’ambiance de la nouvelle...  qui pourtant se déroule pendant un magnifique mois de mai !

 

On trouve encore des exemplaires de « Histoire de voyages dans le temps » ou de « Histoires à ne pas lire la nuit », alors n’hésitez pas. J’espère que comme moi vous tomberez sous le charme... 

 

De l’importance de la traduction... 

C’est intentionnellement que j’ai cité deux traducteurs différents pour cette nouvelle. De la même façon qu’une pièce musicale change suivant son interprète ou le chef d’orchestre qui la dirige, les textes étrangers sont très dépendants des traducteurs. Quand les éditions Bragelonne ont repris, après J’ai Lu, la publication de « L’épée de vérité » de Terry Goodkind, j’ai eu du  mal à m’habituer à la nouvelle traduction. On a souvent écrit que Marion Zimmer Bradley avait été desservie en France par de mauvaises traductions (mais je ne peux en juger car je ne suis pas capable de la lire dans le texte). On dit aussi que la traduction par Baudelaire des « Histoires extraordinaires » d’Edgar Allan Poe recevrait une mauvaise note d’un professeur d’anglais mais rend merveilleusement l’esprit du texte original... 

Pour en revenir à Vintage Season, je choisis définitivement la traduction d’Odette Ferry (par ailleurs auteure de livres pour la jeunesse comme « Vacances romaines » ou le cycle des « Sissi ») qui sait mieux créer une ambiance mystérieuse, énigmatique, romantique et poétique en parfaite adéquation avec le thème de la nouvelle, que celle de P. J. Izabelle, plus sèche et lapidaire.

Pour vous en donner une idée, voilà la traduction du premier paragraphe par P. J. Izabelle : « À l’aube d’une belle matinée de mai, trois personnages s’avancèrent dans l’allée de la ville. Olivier Wilson, en pyjama, les regardait venir ; il était en proie à des sentiments contraires, et en particulier au ressentiment. Il ne souhaitait pas les voir là. »

Maintenant, voici la traduction d’Odette Ferry : « Trois personnes suivaient l’allée qui conduisait au vieux manoir, au moment précis où le jour se levait sur la perfection d’un matin de mai. De la fenêtre d’un étage supérieur, Olivier Wilson, en pyjama, les observait à travers une brume d’émotions contradictoires, où prédominait le ressentiment. Il ne voulait pas qu’ils s’installent dans sa demeure. »

Je vous laisse apprécier... 

 

Curieusement le texte paru dans « Histoire à ne pas lire la nuit » est amputé de deux paragraphes vers la fin, présents dans les autres éditions. Les voici : « La nouvelle symphonie de Cenbé fut un éclatant triomphe. La première eut lieu à l'Antarès Hall et obtint une ovation. Évidemment, le thème lui-même en était le principal artiste : la symphonie débutait par le météore qui avait précédé les grandes épidémies du XIVe siècle, et se terminait sur l'apothéose que Cenbé avait cueillie au seuil des temps modernes. Mais seul Cenbé pouvait interpréter cela avec autant de force subtile.

Les critiques parlèrent de la façon magistrale dont il avait choisi le visage du roi Stuart comme leitmotiv dans son montage d'émotions, de sons et de mouvements. Mais il y avait, dans le vaste mouvement de la composition, d'autres visages qui contribuaient à cet extraordinaire climat. Un visage en particulier, une séquence que le public absorba avidement, un visage d'homme, immense, aux traits détaillés, domina l'écran. Cenbé n'avait jamais si bien saisi une crise émotionnelle. On pouvait presque lire dans les yeux de l'homme. »

En 1992 cette nouvelle a été adaptée pour le cinéma par David Twohy, avec Jeff Daniels dans le rôle de Ben Wilson. Le film est sorti aux  États-Unis sous le titre « Timescape, le passager du futur », puis en vidéo sous celui de « Grand tour : disaster in time ». À l’époque, la critique ne fut pas très bonne. Il s’agissait de la première réalisation de David Twohy et le film avait été produit sans grands moyens financiers par une toute petite Compagnie : Wild Street Pictures.

En France « Timescape » a été présenté en 1992 au festival d’Avoriaz où il reçut un bon accueil, mais il n’est jamais sorti en salle, uniquement en DVD (sous-titré  « Les voyageurs de temps »).

« Timescape » a le charme un peu désuet des vieux films de cinéclub, ce qui est une façon gentille de dire qu’il a plutôt mal vieilli ! Il est centré sur le personnage de Ben Wilson. Dans la nouvelle, Olivier Wilson est un célibataire, aiguillonné par une fiancée qui veut tirer le plus d’argent possible de la vieille demeure familiale que d’étranges locataires se disputent. Il devient dans le film un veuf marqué par le décès accidentel de son épouse et qui élève seul sa fille.

On ne peut que s’identifier au combat de ce père pour ne pas être séparé de sa fille adorée par des grands-parents maternels odieux et qui fait tout pour la protéger de l’adversité. D’autant qu’Ariana Richards qui joue le rôle d’Hillary Wilson illumine le film de son sourire et de sa fraicheur.

Mais par là-même « Timescape » s’éloigne beaucoup de la nouvelle qui lui a servi de point de départ. Il ne reste de « Vintage Season » que le caractère étrange des locataires de Wilson... 

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